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Amazon : surproduction et changement climatique

Les Amis de la Terre, ANV COP 21 et des gilets jaunes bloquent depuis ce matin 3 sites d’Amazon en France : le siège, l’entrepôt de Lauwin-Planque et l’agence de livraison de Toulouse, pour dénoncer le rôle de la multinationale dans le changement climatique et la crise sociale.

Le Haut Conseil pour le Climat vient de rendre un rapport constatant le manque d’actions du Gouvernement français en matière de lutte contre le changement climatique, et notamment concernant les transports internationaux ou la réduction de l’empreinte carbone liée à nos importations [1] Nous exigeons un renforcement de l’ambition du Projet de loi économie circulaire avec l’adoption d’un moratoire sur l’implantation des nouvelles zones commerciales et entrepôts de la vente en ligne, et notamment des 3 nouveaux méga-entrepôts d’Amazon à Brétigny, Lyon et Metz.

Dans cet article, nous expliquons en détail comment Amazon aggrave la surproduction et le changement climatique et pourquoi la mise en conformité du secteur de la distribution avec l’accord de Paris en 2030 ne peut se faire sans l’adoption urgente d’une mesure permettant de stopper l’hémorragie.

L’Impact climatique de la production de produits textiles et électroniques

D’après l’agence de l’environnement, la fabrication et le transport des produits textiles et électroniques représentent d’ores et déjà près du quart des émissions de gaz à effet de serre des français [2]. L’industrie textile serait le 3 ou le 4ème émetteur de Gaz à effet de serre mondial [3]. Pour respecter l’accord de Paris et limiter le réchauffement climatique à 1,5°C degré à la fin du siècle, il est estimé qu’il faudrait d’ici 2030 réduire par 10 les mises en marché de produits textiles et environ par 3 celles des produits électroniques [4] .

Les facteurs de la surproduction
Aujourd’hui en France, les mises en marché sont de plus de 39 vêtements [5] et 12,5 produits électroniques par habitants [6]. La consommation augmente avec les gains de pouvoirs d’achat. Les premières recherches sur l’effet rebond démontrent que les gains d’efficacité énergétique sur les produits font baisser le coût d’utilisation de l’énergie et donc gagner en pouvoir d’achat aux consommateurs. Ce pouvoir d’achat a tendance à être transformé en augmentation des niveaux de consommation, ce qui augmente la consommation finale d’énergie [7] . Cette mécanique se vérifie également concernant la réduction des coûts d’utilisation des matières premières [8].

Il est également prouvé désormais que l’augmentation des dépenses publicitaires conduit à une augmentation des niveaux de consommation [9].

Les prix des produits textiles et électroniques baissent depuis des dizaines d’années. En 1984, il fallait 2 heures au salaire moyen net pour se payer une paire de chaussures de sport entrée de gamme en grande distribution. Ce temps a été divisé par deux en 30 ans. Les chaussures viennent très probablement d’Extrême-Orient alors qu’elles pouvaient encore avoir été fabriquées en Europe dans les années 1980. Globalement, la part de l’habillement dans le budget des ménages a sensiblement baissé (6 % contre 10 % en 1984), sous l’effet des importations à bas prix [10] .

En 10 ans, le marché du textile a perdu 10% de sa valeur [11]. L’année 2017 ne déroge pas à la règle. Selon l’Insee, l’indice moyen des articles d’habillement et des chaussures a baissé de 0,4 % entre octobre 2016 et octobre 2017.

Concernant l’électronique le phénomène est encore d’avantage accentué. Il fallait travailler 14 jours pour acheter un réfrigérateur ou un téléviseur en 1984, 6 jours désormais. Un ordinateur Amstrad CPC 464 coûtait plus d’un mois de salaire, contre 10 jours seulement aujourd’hui pour un MacBook d’Apple [12].

Ces baisses de prix et le recours toujours plus présent à la publicité se sont bel et bien traduits par une augmentation de la consommation ces dix dernières années. Le marché du textile a doublé de volume en 10 ans. En 2016, les mises en marché déclarées sont passées de 2,5 milliards en 2016 à 2,6 en 2017, plus de 100 millions d’augmentation en 1 an, 1,5 vêtement de plus par habitant [13]. Idem pour l’électronique, les mises en marché de produits électroniques atteignaient les 11 produits par français, dès 2017 on est passé à 12,5 [14] . Les volumes de production augmentent plus rapidement en période de reprise économique.

Amazon : un distributeur titanesque
Amazon vend plus de 10 milliards de produits par an. Son but est de vendre toujours plus de produits et ainsi d’obtenir le quasi-monopole sur la grande distribution dans les pays où elle s’implante.

Amazon est le premier distributeur de produits électroniques aux Etats Unis, en Allemagne et au Royaume Uni. Il est le second distributeur de produits textiles aux USA, vente en ligne et vente physique confondue. La multinationale n’a pas achevé son développement en France. Elle n’est « que » le second distributeur de produits électroniques, et que le premier distributeur en ligne de produit textiles en France. Elle a donc pour stratégie d’augmenter encore son activité dans l’hexagone en installant 3 nouveaux méga-entrepôts à Lyon, Brétigny et Metz destinés à doubler sa surface de stockage.

Amazon : une machine à surproduction
Amazon, de par sa taille et sa stratégie agressive, est un acteur qui tire vers le bas les prix des secteurs où il s’implante. Les industriels du textile confirment le rôle de la multinationale comme une des causes principales de la baisse des prix des vêtements ces dernières années [15] . Amazon joue un triple rôle dans ce phénomène : il multiplie les journées de promotions et de fausses promotions comme le Black Friday, jour où la multinationale réalise un chiffre d’affaire record. UFC que Choisir dénonce l’effet de manipulation psychologique des promotions agressives et souvent artificielles affichées [16] .

Surtout, le modèle économique d’Amazon repose depuis sa création sur le dumping. Le dumping vise à s’implanter sur un marché et à y occuper la première place en vendant à des prix défiant toute concurrence. D’importants moyens financiers et un non-respect des droits humains permettent alors de compenser l’absence de marge de l’entreprise. Amazon affirme une volonté hégémonique depuis sa création en 1997, expliquant que sa réussite viendra de sa capacité à être leader sur le marché [17] : « Plus notre leadership sur le marché est fort, plus notre modèle économique est puissant (…) Nous continuerons à prendre des décisions d’investissement en tenant compte des considérations de leadership du marché à long terme plutôt que des considérations de rentabilité à court terme (…) Nous avons choisi de prioriser la croissance parce que nous croyons que l’échelle est au cœur de la réalisation du potentiel de notre business model » [18] . Cette stratégie est plébiscitée par les marchés financiers puisqu’Amazon, est la première capitalisation boursière au monde [19] ... alors qu’elle ne distribue pas de dividendes à ses actionnaires ! Cette stratégie lui permet de réaliser les investissements nécessaires à conquérir les marchés : entrepôts, interface client, réseau de livraison. Amazon compense également par le développement d’une activité lucrative dans le stockage de donnée. Amazon Web Service s’est désormais imposé comme un acteur incontournable de l’hébergement de sites et stocke même les données de l’éducation nationale française ! [20]

Ces investissements sont également financés par un système d’évasion fiscale bien rôdé. Aux Etats-Unis mais aussi en France, Amazon négocie les impôts locaux dans toutes les collectivités où elle implante ses entrepôts. La multinationale bénéficie ainsi d’aides indirectes massives lorsque les collectivités prennent à leur charge les travaux de voirie nécessaires pour la circulation des quelques 600 camions qui sortent chaque jour de leurs entrepôts. Mais elle va également plus loin et n’hésite pas à négocier le non paiement des impôts locaux, une stratégie récemment tombée à l’eau concernant l’entrepôt de Brétigny. Au niveau national, la multinationale faisait face à un redressement fiscal de plus de 200 millions d’euros. Bercy a transigé grâce à son pouvoir discrétionnaire et n’aurait finalement exigé que 35 millions d’euros [21]. Imposé à hauteur de cette somme désormais, il faut rappeler qu’Amazon ne déclare pas l’intégralité de son chiffre d’affaire, et n’est imposé qu’à hauteur de 0,46% de son activité réelle en France [22].

Enfin, le modèle d’Amazon, consiste à court-circuiter le canal traditionnel de la distribution (grossiste, détaillant) pour atteindre directement le client. Il va désormais encore plus loin puisqu’il court-circuite même les entreprises importatrices de produits finis, en développant son activité de place de marché, Amazon n’est souvent plus le vendeur des biens en vente sur son site, mais un intermédiaire – assurant la gestion de l’offre ainsi que, très souvent, le transport intégral des produits jusqu’au consommateur – il se rémunère en touchant une commission fixe et des frais de stockage et d’expédition. Le groupe a annoncé récemment qu’il allait réduire la part de produits qu’il achète directement pour renforcer encore son activité d’ « intermédiaire ».

Pendant longtemps l’importation de produits coûtait extrêmement cher et était de ce fait réservée à certains grossistes qui pouvaient payer le transport en bateau et qui disposaient de distributeurs peu nombreux. Le site Alibaba.com, Ebay, puis Amazon et les autres places de marché ont transformé de la grande distribution. Un particulier peut exporter de petites quantités de produits. Le minimum de commande n’est plus imposé par le fabricant ou son grossiste officiel mais fractionné sur place à une foule de revendeurs qui jouaient le rôle de semi grossiste [23].

Il faut ajouter à cela une baisse constante des coûts de transport de marchandise en avion ou en bateau. Il coûte désormais moins de 10 dollars d’envoyer un écran plat de Chine jusqu’aux Etats-Unis [24] , et on peut atteindre des prix encore plus dérisoires sur le marché du Smartphone où il existe des offres de transport express par avion entre continent de 30 euros pour 10 smartphones ! [25]

Cette stratégie a pour effet de générer un accès direct aux marchés pour plus de 100 millions de petits vendeurs de produits. Ce phénomène rend impossible d’ajuster l’offre et la demande et explique qu’au delà de la surconsommation qu’il génère, il produit aussi des quantités importantes d’invendus. 3 millions de produits neufs ont ainsi été détruits par l’entreprise en France en 2018, mais elle a également recours à ces pratiques au Royaume Uni ou en Allemagne, où Greenpeace estime que 30% des retours clients seraient envoyés à la broyeuse car il est non rentable de les tester et les ré-emballer [26] . Les invendus des acteurs de la vente en ligne textile fonctionnant sur le même principe seraient également très conséquentes.

Là où Amazon aggrave encore d’avantage ce phénomène, c’est qu’il associe à ce système qui permet de casser les prix un niveau de service jamais atteint par une place de marché grâce à la livraison ultra-rapide.

Le plan de développement de la livraison aérienne
Amazon a déjà massivement recours au transport aérien de marchandise, en louant déjà plus de 767 Boeing [27]. Pour assurer le service prime et la livraison en 48 heures sur l’ensemble du territoire des pays où il s’implante, Amazon assume sans complexe développer sa propre flotte d’avions pour les “Membres Prime qui aiment les livraison ultra-rapides, les prix attractifs et l’important choix disponible chez Amazon”. Il dispose ainsi de 20 espaces réservés dans les aéroports Etats Unis et vient dans un ajouter un nouveau à Riverside en Californie. Il annonce en ouvrir plusieurs à Wilmington Ohio, Alliance au Texas et Rockford en Illinois d’ici la fin de 2019 [28].

Dans ce contexte, le fait que les 3 nouveaux projets de méga-entrepôts et le centre de tri de Senlis se situent tous à proximité d’un aéroport n’est pas une coïncidence.

Amazon ne compte pas changer de modèle pour contribuer à limiter le réchauffement à 1,5°C
Amazon a adopté plusieurs engagements climatiques très insuffisants, même incohérents. Tout d’abord, la multinationale ne publie toujours pas son bilan carbone et a été dénoncée par une coalition d’investisseurs et l’ONG Carbon Disclosure Project à laquelle le groupe a toujours refusé de transmettre des informations [29].

La multinationale a annoncé un passage à 100% d’énergie renouvelables, mais aucune date butoir n’a été publiée, l’objectif de 50 installations solaires dans des entrepôts d’ici 2020 couvre seulement 6 % des bâtiments du réseau de distribution et une fraction de l’empreinte carbone globale du business modèle d’Amazon [30].

Elle a également promis que 50% de l’ensemble des livraisons atteindraient le zéro émissions nettes d’ici à 2030, mais en misant sur les biocarburants dans l’aviation, les véhicules électriques et surtout sur la compensation carbone. Là encore, impossible de trouver aucun engagement chiffré ni aucune date butoir.

Pendant ce temps là, d’après les propres salariés du groupe, Amazon travaille avec BP et Shell et tenterait de séduire d’autres sociétés pétrolières et gazières pour les aider à trouver plus rapidement du pétrole grâce aux nouvelles technologies. Enfin et surtout, rien n’est dit sur le rôle d’Amazon dans la surproduction et sur la réduction des émissions au stade de la fabrication qui passeront nécessairement par une réduction de la production et des volumes de mises en marché.

S’il fallait une preuve supplémentaire des intentions réelles de la multinationale vis à vis du climat, les actionnaires d’Amazon viennent de refuser la demande signée par plus de 7899 salariés de renforcer l’ambition des engagements climat, lors du Conseil d’administration en mai dernier.

Notes

[1Haut Conseil Pour le Climat, Rapport annuel Neutralité Carbone – Agir en cohérence avec ses ambitions, juin 2019.

[2Ademe, Modélisation et évaluation des impacts environnementaux de produits de consommation et biens d’équipements, 2018

[3The Guardian, Which industries and activities emit the most carbon ?

[4B&L Evolution, Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5°C ?, 2018

[5Eco-TLC, Rapport d’activité 2017

[6Ademe, Equipements électriques et électroniques - données 2017

[7Postulat de Khazzoom-Brookes, https://www.jstor.org/stable/41322471

[8Zink et Geyer, Circular Economy Rebound – Journal of Industrial ecology, 2017

[9Source à venir

[10UFC, 21 janvier 2015 – Consommation, 30 ans de changements à la loupe

[11Kantar world Pannel : Référenseigne Expert Fashion 2018

[12UFC, 21 janvier 2015 – Consommation, 30 ans de changements à la loupe

[13Eco-Tlc, Rapport d’activité 2016 ; Eco-TLC, Rapport d’activité 2017

[14Source à venir

[15Evalliiance, Nouvelle baisse des prix de l’habillement en France en 2017, 2017

[16UFC Que Choisir, Black Friday : la foire aux fausses promotions, novembre 2018

[17Le nouvel obs, Amazon : dumping ou pas ?, 13 janvier 2014

[18Extraits de la lettre aux actionnaires pour 1997

[19Les Echos, Amazon devient la plus grosse société côtée du monde, 7 janvier 2019

[20Ouest France, Des données d’élèves ont été hébergées sur des serveurs Amazon, les syndicats exigent une protection, 25 septembre 2018

[21Capital, Voici combien Amazon pèse vraiment en France, et combien il paye d’impôts, 20 février 2019

[22LSA Conso, Combien gagne vraiment Amazon en France ?, 2 mars 2017

[23MiniMachines.net, Amazon : le grand méchant gaspilleur ?, 15 janvier 2019

[24flexport, Introducing Ocean Freight by Amazon : Ecommerce Giant Has Registered to Provide Ocean Freight Services, 14 janvier 2016

[25Interview de Yoann Valensi, directeur de Certideal

[26DESTRUCTION DES BIENS ALLEMAGNE

[27flexport, Introducing Ocean Freight by Amazon : Ecommerce Giant Has Registered to Provide Ocean Freight Services, 14 janvier 2016

[29Financial Times, Amazon accused of lack of transparency on climate impact, 17 juin 2019

[30Amazon employee for climate justice, Open letter to Jeff Bezos and the Amazon Board of Directors, 10 avril 2019

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