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Au Chili, Engie augmente sa production d’électricité à partir de charbon, en dépit de l’urgence climatique

S’il est une entreprise française qui ne pourra pas se positionner comme un acteur de la lutte contre le changement climatique lors de la COP25 au Chili en novembre prochain, c’est bien Engie. L’autoproclamé « leader mondial de la transition zéro carbone » dispose encore de six centrales à charbon dans ce pays d’Amérique du sud et vient d’en inaugurer une septième. Or, le respect de l’Accord de Paris et des mesures préconisées par les experts du GIEC pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle exigent au contraire une sortie immédiate du charbon.

Le 7 juin dernier, la filière d’Engie au Chili s’est gargarisée d’avoir fermé deux de ses plus anciennes et plus polluantes centrales à charbon dans la ville de Tocopilla (les unités U12 et U13, entrées en service en 1960). [1] Mais l’impact de ce retrait de 172,6 MW, prévu depuis 2018 et célébré comme le premier du programme « Énergie Zéro Charbon » du gouvernement de Sebastian Piñera, se trouvait en réalité déjà complètement annulé par l’ouverture, quelques jours auparavant, d’une centrale d’Engie beaucoup plus puissante, dans la commune voisine de Mejillones : la centrale Infraestructura Energética Mejillones (IEM), d’une capacité de 375 MW. [2] Engie a donc réussi le triste exploit d’augmenter sa production d’électricité à partir du charbon au Chili de plus de 200 MW en 2019 en pleine période de « décarbonation » du pays et en dépit de ses propres engagements.

Le double discours d’Engie au Chili

Rappelons que l’entreprise est membre depuis deux ans de la Powering Past Coal Alliance (PPCA), une plateforme regroupant 80 gouvernements et entreprises qui promettent de sortir du charbon d’ici 2030 dans tous les pays de l’OCDE, dont le Chili fait partie. L’alliance, dans sa déclaration, s’engage notamment à ne pas ouvrir de nouvelle centrale à charbon sans système de capture et stockage des émissions de CO2. [3] Cette technologie étant inaccessible aujourd’hui ou dans un futur proche, cela revient à renoncer à l’ouverture de toute nouvelle centrale.

Malheureusement, aucun de ces beaux engagements n’a su guider les négociations qui se sont tenues entre Engie et le gouvernement chilien, lui aussi membre de la PPCA, dans le cadre du programme de « décarbonation » du pays. À partir de 2018, le gouvernement s’est entretenu avec plusieurs entreprises du secteur énergétique, dont Engie, pour établir un calendrier de fermeture de toutes les centrales du pays et, dès le mois de septembre, le plan de sortie du charbon affichait comme horizon 2038 au lieu de 2030. Entre juin 2018 et janvier 2019, l’entreprise française a participé à neuf réunions avec le gouvernement, mais celles-ci, loin de changer le cours des choses, ont abouti à un accord extrêmement laxiste qui prévoit la fermeture de seulement deux autres centrales à Tocopilla à moyen terme : les unités U14 et U15 (265,8 MW). [4] Datant elles aussi de 1960, elles comptent parmi celles qui émettent le plus de gaz à effet de serre au Chili [5], mais leur fermeture n’est prévue qu’entre janvier 2022 et mai 2024.

Engie doit fermer toutes ses centrales au Chili avant 2030

Le gouvernement de Piñera s’étant finalement fixé comme horizon l’année 2040 pour sortir du charbon [6], les cinq centrales d’Engie restantes sont susceptibles de fonctionner encore 21 ans, soit 10 de trop par rapport aux recommandations de la science pour respecter les objectifs de l’Accord de Paris. L’une d’elle est Andina, à Tocopilla (Andina, 177 MW), la deuxième centrale la plus émettrice de particules, oxydes de nitrogène et dioxydes de soufre dans le pays [7]. Les quatre autres se trouvent à Mejillones, parmi lesquelles : deux unités vieilles de 24 ans (CTM 1 et CTM 2), qui représentent 333,4 MW et sont classées elles aussi parmi les plus polluantes du pays ; Hornitos (177,5 MW) ; et la nouvelle IEM, qui, même si elle est plus moderne, émettra d’énormes quantités de gaz à effet de serre du fait de sa plus grosse capacité de production.

Engie ne peut pas continuer à jouer ce double jeu, en s’engageant d’une part au sein de la PPCA et aux côtés du gouvernement français à sortir du charbon d’ici 2030, tout en signant d’autre part un accord avec le Chili pour en sortir 10 ans plus tard. Le groupe aurait dû insister auprès du gouvernement chilien pour fermer toutes ses centrales avant 2030. D’autant plus que les capacités de production électriques installées sont largement supérieures à la consommation intérieure du Chili. En 2018, les capacités installées étaient de de 23.315 MW, pour une demande maximale de 10.529 MW. [9]

Le gouvernement chilien prévoit de se réunir à nouveau avec Engie et les autres entreprises du secteur énergétique présentes sur le territoire seulement tous les 5 ans à partir de 2025 pour établir le calendrier de fermeture des centrales restantes. Il est primordial qu’Engie n’attende pas ces rendez-vous lointains mais programme dès aujourd’hui la fermeture de ses centrales à charbon au Chili d’ici 2030.

Une telle initiative est d’autant plus urgente que même certains de ses financeurs l’y exhortent. La banque Crédit Agricole, troisième source de financement pour Engie après BNP Paribas et Bank of America, a en effet annoncé le 6 juin qu’elle obligerait désormais toutes les entreprises qu’elle finance à publier d’ici 2021 un plan de sortie du secteur du charbon d’ici 2030 dans les pays européens et de l’OCDE. Pour pouvoir continuer à bénéficier des financements de Crédit Agricole, Engie devra donc vite revoir son calendrier chilien, et surtout ne pas chercher à revendre ses centrales à d’autres entreprises, la banque n’acceptant que des plans de sortie reposant sur des fermetures et non des cessions d’actifs. [10]

En savoir +

[1] https://www.engie.cl/engie-energia-chile-retira-primeras-dos-centrales-a-carbon-en-tocopilla-2/

[2] https://www.biobiochile.cl/noticias/economia/negocios-y-empresas/2019/05/29/firma-francesa-inaugura-en-chile-una-termoelectrica-a-carbon-pese-a-estar-obsoleto-seria-la-ultima.shtml

[3] Déclaration de la Powering Past Coal Alliance (PPCA). https://poweringpastcoal.org/about/Powering_Past_Coal_Alliance_Declaration

[4] Accord de retrait des centrales thermoélectrique à charbon entre Engie Energie Chile S.A. et le ministère de l’Énergie du Chili

[5] « Catastro parque generador eléctrico en base a carbón », Rapport de Chile Sustentable, 2017

[7] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/en-direct-du-monde/six-mois-avant-d-accueillir-la-cop25-le-chili-annonce-la-fermeture-de-huit-centrales-a-charbon-d-ici-2024_3455571.html

[8] « Catastro parque generador eléctrico en base a carbón », Rapport de Chile Sustentable, 2017

[9] https://www.cne.cl/wp-content/uploads/2019/04/Anuario-CNE-2018.pdf

[10] Sortie du charbon : Crédit Agricole montre la voie, les autres banques à la traîne https://www.amisdelaterre.org/Sortie-du-charbon-Credit-Agricole-montre-la-voie-les-autres-banques-a-la-traine.html

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